Sexo-économie, du cliché à la méthode

Le présent article trouve son origine dans la phrase que me dit un jeune homme: « La prostitution a énormément augmentée avec l’Internet. »

Je réagis immédiatement. Ma réaction vient d’un travail que j’avais fait dans les années 1980. Il s’agissait de comparer ce que les médias disaient de l’augmentation du nombre de crimes de sang et la réalité.

En effet un aspect de mon travail de recherche a pour titre « la désinformation par les moyens d’information ».

Au printemps 2011 un rapport parlementaire est sorti qui a rendu le thème de la prostitution « à la mode ».

Ce rapport dit entre autre « les données manquent ». Il y a en France entre 15 et 20 mille prostituées femmes et hommes. Ces derniers représentant 10 à 20%.

Première question de méthode: « Comment peut-on dire qu’un chiffre augmente quand on ne connaît pas le chiffre? »

Seconde question de méthode: « Comment peut-on dire qu’une personne est DANS la catégorie « se livrant à la prostitution » ou PAS DEDANS quand il y a tant de variantes de la relation sexo-économique? »

L’étudiante qui masturbe un prof de fac dans un salon de massage – film Le déclin de l’empire américain – est-elle une prostituée? Cesse-t-elle de l’être quand elle épouse le prof?

Double question provocante mais telle est la question: « Où est la limite? »

La méthode que je propose ici se nomme « méthode clinique ». Elle consiste en la description de faits observés pendant les trois années où j’ai habité à Grenoble, au tournant des années 70.

Je dis bien description, il n’y a aucun jugement sur le comportement des acteurs.

Le jugement est l’affaire des juges et des moralistes, je ne suis ni l’un ni l’autre.

1. Clara

J’ai un colocataire qui travaille à la SNCF. Clara est sa collègue au guichet de la gare de Grenoble.

Clara: « Dès le début de mon travail j’ai été très sollicitée par les clients. Par jeu, j’ai accepté un premier rendez-vous. Puis un autre client m’a intriguée. Je me suis ainsi retrouvée à enchaîner les aventures. Certains clients étaient de bonne société et ma garde-robe n’était pas assortie. Un jour j’ai lancé par défi: « Et si tu m’offrais une robe? » Et une autre fois: « Et si tu me payais? » Maintenant j’ai repéré le profil d’homme pour qui payer n’est pas un problème. »

2. Alice

Mon premier petit boulot est un remplacement à la Sécurité sociale. Il y a une cheffe, Alice, qui ne me parait vraiment pas futée. J’interroge un collègue qui me répond sans hésiter: « Promotion canapé! » Je demande la traduction.

« Alice a commencé en bas de l’échelle. Elle a fait des « gâteries » à son petit chef et obtenu ainsi une bonne notation. Arrivée un cran hiérarchique au dessus, elle a fait des gâteries au moyen chef et obtenu une bonne notation. »

3. Eve

Mon remplacement d’été terminé, je m’inscris en fac de droit où il n’est pas nécessaire d’avoir le bac.

Une collègue, mademoiselle Pierre, me dit: « Mon père cherche quelqu’un comme toi. »

Le job consiste à suivre la clientèle qui est assurée auprès le la compagnie d’assurances « La sérieuse » (je remplace tous les noms).

Monsieur Pierre a acheté le portefeuille d’un vieil assureur qui était client des prostituées de la rue de Bonne et qui leur a proposé des contrats d’assurance.

J’ai ainsi quelques dizaines de clientes qui « font le tapin. » Parfois je leur apporte un chèque parce qu’elles ont brûlé une couverture. Parfois je leur propose de revaloriser leur contrat.

Madame Eve Perdu est la secrétaire du cabinet d’assurance.

Eve a le profil de l’épouse modèle. Monsieur Perdu est ouvrier dans la chimie.

Le temps passe.

Il y a un inspecteur de la compagnie d’assurance qui parle avec le même accent du Vaucluse que ma grand-mère.

C’est un homme avec du charme et de la prestance.

Eve tombe sous le charme. Est-ce en rapport avec les fins de mois difficiles parce que M. Perdu est malade?

Est-ce seulement pour passer un moment agréable dans un bon restaurant et se voir offrir un bijou ou un foulard?

4. Lou

Lou était ma partenaire de tennis au lycée.

Elle a une mère très acariâtre. Il manque à Lou un modèle pour être une femme désirante et désirée.

Elle désespère de trouver un mari.

Un jour Lou tombe sur une annonce dans France Dimanche « Faites vous des amis avec le Club joie de vivre. »

Elle envoie un courrier avec quelques timbres et reçoit le bulletin hebdomadaire du Club joie de vivre.

J’apprends par son frère qu’elle adhère au club pour trouver un mari.

En 2011 on dirait que je suis « Mort de rire » MDR en abrégé.

En effet, je connais le patron du Club joie de vivre pour qui j’ai fait une traduction.

Il est d’origine italienne. Il a le visage rond et les costumes soignés d’Al Capone.

Les propositions de rencontre sont publiées dans le bulletin hebdomadaire du Club qui est fait de fascicules de diverses couleurs:

– blanc pour les rencontres en vue de mariage

– gris pour les rencontres sado-masochistes

– rose pour les rencontres homosexuelles

– bleu pour les parties à trois

– vert pour les parties à quatre

En 2011 il est totalement inimaginable que cela ait pu exister.

En quarante années de libération des moeurs plus aucun jeune ne sait que ses grands-parents possédaient la maîtrise de langages très sophistiqués pour parler de sexe.

Le fascicule gris était incompréhensible pour Lou de même que les autres fascicules.

Un « spécialiste » des rencontres saso-masochistes savait lui décoder les annonces qui le concernait.

Monsieur Capone n’acceptait aucune annonce qui puisse faire penser qu’il y ait un échange d’argent lié aux relations.

Du fait des codages des textes le Club était, aux yeux de la loi, celui des Amis de la joie de vivre.

Y avait-il de l’argent dans la joie de vivre?

P.S.: Lou a trouvé un mari et fait des enfants. Elle est une grand-mère acariâtre pire que sa mère.

Combien y-avait-il de Clubs joie de vivre en France avant le Minitel rose?

Quelles mafias arrivaient à se glisser dans les annonces du mensuel Union, etc.?

Affirmer aujourd’hui qu’il y a plus de ceci ou moins de cela est quelque peu hasardeux.

5. Line

Line est la très vieille locataire de la sous-pente de la maison de Monsieur Capone.

Line a une planche ondulée en métal qui servait  à laver le linge – j’en ai hérité.

Quand le mari de Line décède, Line me parle: « Je suis née au 19ième siècle dans une famille très pauvre. »

Pour survivre avec ou sans enfants à la ferme où à l’usine il fallait « coucher ».

Alors les parents cherchaient un « bon parti ».

Certaines copines s’enfuyaient et se retrouvaient à Paris à la merci des souteneurs.

Moi je me suis mariée au « bon parti » qui s’appelait Monsieur Juin.

C’était un bon ouvrier menuisier. J’ai pu élever mes enfants correctement dans cette sous-pente un peu étroite.

Heureusement Monsieur Juin de me demandait pas des exploits érotiques, je n’avais pas le profil. »

6. Le même et le différent

Clara, Alice, Eve, les copines de Lou au club, Line. Combien de relations sexo-économiques, combien de prostituées?

En 2011 les Romanesca, les Adiaratou, les mademoiselle Li font le tapin en Europe de l’ouest.

Et les pauvres françaises, que font-elles?

On parle de la prostitution étudiante.

7. L’information désinformante

Bien sûr c’est plus vendeur de titrer: « Prostitution sur l’Internet » que de titrer: « Quelle prostitution pour quelle misère? »

C’est plus vendeur de titrer: « La prostitution augmente! » que de titrer: « La misère augmente! »

La méthode clinique que j’ai appliquée ici ne donne aucun chiffre pour la période « ancienne ».

Pourtant il est curieux de constater qu’un fils d’employé modèle comme moi, lui-même candidat à être employé modèle et plus tard docteur de l’université ait été le témoin d’autant d’activités sexo-économiques.

Elles ne devaient pas être tellement moins nombreuses qu’aujourd’hui.

Nous avons vu qu’elles étaient différentes.

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